Le blog de Léon de Mattis, l'auteur de "Mort à la démocratie"

 

Crise, acte II





Le plan adopté cette nuit par les européens pour faire face aux difficultés de la dette publique grecque ouvre le deuxième acte d’une crise dont le premier s’est joué à l’automne 2008. Comme dans tout drame correctement écrit, ce deuxième tableau annonce déjà le suivant. C’est que le plan européen ne fait qu’aggraver le problème en le repoussant.

Qu’est-ce qui est en cause ? D’abord et avant tout la valeur de l’argent, et, derrière celle-ci la valeur tout court. La monnaie contemporaine n’est plus une marchandise, comme au temps où l’or était son étalon, mais une monnaie de crédit. Sa valeur actuelle est gagée sur la production de la valeur future : et la garantie de ce futur, c’est la puissance des Etats. En 2008, pour faire face à la crise du financement interbancaire, il a fallu augmenter les dettes des principaux Etats capitalistes. Cette dette s’est dangereusement approchée de niveaux qui risquent d’apparaître comme impossibles à rembourser. Selon l’OCDE, la dette publique devrait se situer, d’ici à 2011, à plus de 200% du PIB pour le Japon, 130% pour la Grèce et près de 100% pour la France, pourcentage que les Etats-Unis devraient également pratiquement atteindre à la même échéance. Au total, entre 2007 et 2011, l’endettement total des pays de l’OCDE devrait passer de 73% à 103 % de leur PIB. Quand à la Banque des règlements internationaux, elle prédit, si rien n’est fait, qu’en 2020 la dette souveraine représentera 150% du PIB en France et aux Etats-Unis, 200 % en Grande-Bretagne et 300% au Japon.

La crise actuelle en Grèce traduit le manque de confiance en cet Etat pour assurer ses remboursements futurs. Elle s’accompagne du même type d’interrogations pour l’Espagne, le Portugal ou l’Irlande. Pour faire revenir la confiance, on s’est appuyé sur la garantie d’Etats plus puissants, comme la France ou l’Allemagne, mais ce faisant on transfère des doutes qui pèsent sur la dette des pays les plus faibles vers celle des pays les plus forts. Ceux-ci ont déjà lourdement chargé la barque depuis 2008, et ce alors même qu’ils partaient de niveaux élevés. À ce jeu des dominos il existe une limite : après l’Allemagne ou les Etats-Unis, il n’y a plus rien. Ce n’est pas la Chine qui rachètera le monde, du moins pas dans l’immédiat, parce que ses avoirs sont libellées en devises et qu’elle serait la première ruinée par un effondrement du dollar.

En marge du plan adopté cette nuit, la Banque centrale européenne a fait d’importantes concessions. Toute banque centrale équilibre, dans ses comptes, la monnaie qu’elle émet, qui constitue son passif, par des titres de créances qui sont portés à son actif. La stabilité de la monnaie émise par la banque dépend donc de la croyance en la solidité de ces actifs. La BCE avait déjà assoupli les règles d'éligibilité des obligations grecques en vue de servir de garantie dans ses opérations de refinancement. Voilà qu’elle accepte à présent de racheter directement des obligations d’Etats (1), ce que pourtant elle entendait s’interdire au nom de la responsabilisation des gouvernements qui devaient se soumettre à la sanction des marchés. On a bien vu, avec la spéculation contre la dette grecque, ce que signifie la soumission aux marchés : et c’est pourquoi ce grand principe libéral est parti cette nuit à la poubelle, où il est allé rejoindre ceux qu’on y avait déjà jetés en 2008. Le résultat de tout ceci, c’est que la qualité amoindrie de ces titres de créance va se traduire par une défiance croissante envers l’euro.

Bref, pour rétablir la confiance actuelle on n’a guère d’autre choix que de saper les fondements de la confiance future. Mais quand le futur paraîtra véritablement ne plus pouvoir garantir le présent, c’est à dire quand la panique gagnera les acteurs financiers parce qu’ils ne croiront plus les très grands Etats capitalistes capables de faire face à leurs obligations, ce sont toutes les monnaies, et pas seulement l’euro, qui seront au bord du gouffre : et ce faisant c’est la valeur elle-même qui sera atteinte. Celle-ci ne se maintient qu’en circulant et ne circule qu’en s’accroissant. L’anticipation de cette croissance permet de garantir la valeur présente de la monnaie, elle-même instrument essentiel de la circulation. Il ne s’agit pas là d’un fonctionnement aberrant : il est bien au contraire tout à fait adéquat à la logique du Capital. Les difficultés actuelles apparaissent comme la traduction d’une crise générale de la valorisation et non comme l’effet d’une « financiarisation » irresponsable. La perte de la confiance n’est rien d’autre que la sanction de l’insuffisance de l’extraction globale de survaleur (2) par rapport à l’anticipation de valeur qui est au fondement de la valeur présente de la monnaie (3).

La valorisation est tout à la fois le but et le moyen de la domination capitaliste. Le capitalisme exploite pour dominer et domine pour exploiter : c’est un seul et même mouvement. La crise de son instrument de domination est donc identiquement la crise de sa domination.

Mais une « crise de la domination » peut prendre mille formes différentes, dont aucune n’a une vocation particulière à s’imposer plus qu’une autre. C’est tout autant la révolte qui peut accompagner la crise que la répression destinée à l’étouffer. C’est tout autant la contre-insurrection préventive que l’insurrection possible. Ce peut être l’apathie d’un prolétariat en état de choc face à l’agressivité des mesures qui vont inévitablement être prises par les pouvoirs étatiques, et qui le sont déjà dans certains pays comme la Grèce ou la Roumanie. Mais ce pourrait être aussi ce que redoute la classe capitaliste mondiale : la mise en échec concrète, un peu partout, des mesures drastiques d’austérité, et le saut dans l’inconnu qui s’en suivrait.

Quel que soit, au final, l’imprévisible enchaînement des événements, la période actuelle est celle de la crise du rapport capitaliste dans ce qu’il a de plus essentiel : c’est ce que ce deuxième acte nous apprend sans aucun doute possible.


Crises, un livre de Léon de Mattis, à paraître prochainement.

(1) Elle ne le fera pour le moment que sur le marché secondaire, et non auprès des Etats. Cela ne change pas grand chose, sauf peut-être dans la tête des idéologues libéraux.
(2) Ou « plus-value » selon une traduction plus ancienne des textes de Marx.
(3) Le lecteur aura peut-être trouvé ce paragraphe un peu obscur : mais ce n’est pas la théorie qui est difficilement intelligible, c’est le monde actuel.
 

Démocrature

Ce néologisme assez laid, contraction des mots « démocratie » et « dictature », connaît depuis quelques temps un certain succès.
 

Ni victime ni coupable (1)

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L’appellation « anarcho-autonome » est une catégorie policière, qui, comme pour toute pensée qui émane de la police, poursuit un but précis : la répression.
 

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Ce qu’on appelle actuellement la « financiarisation de l’économie » n’est que l’expression sous une forme financière des impasses structurelles du mode de production capitaliste.
 

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Mort au Capital

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Etat et terrorisme

Interdire aux autres ce que l’on s’autorise à soi-même au nom d’une qualité transcendante dont on s’estime investit : qui raisonne ainsi, à part un Etat ?
 

Sale gueule

Tout auteur est une fiction.
 

Equivalences

Le prix d'une paire de pompes de bourge au taux du smic horaire net: 467 heures et 34 minutes de travail.
 

Cherchez l'intrus

Rachida Dati, Garde des sceaux, ministre de la justice, Thierry Mariani, député du groupe UMP, membre de la commission des lois de l'Assemblée Nationale, Heinrich Himmler, Reichsführer SS, chef de toutes les polices du Reich.
 

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