Claire (1) a la cinquantaine, des cheveux blonds et courts
qui grisonnent à peine, et elle est toujours très élégante.
Elle est cadre dans la pub. C’est un dimanche après-midi
d’automne et nous marchons côte à côte dans les rues de
l’arrondissement.
— Alors, tu as vraiment quitté le courant Rocard ? je
lui demande.
— Disons que je me suis mise en retrait.
— Pourquoi ?
— J’en ai un peu marre, tu sais. Et puis j’ai beaucoup
de boulot.
Elle me propose une cigarette mais je ne fume pas. Elle
allume la sienne.
— Dans ma boîte, en ce moment, c’est l’enfer, reprend-elle.
— Plus j’y pense, et moins j’ai envie de travailler.
— Avant on disait : « Ne perds pas ta vie à la gagner ».
Moi, maintenant, je gagne bien ma vie, peut-être que je
la perds bien aussi.
Elle me sourit.
— Mais vous, les jeunes de maintenant, vous pensez
plus du tout comme ça.
— Ça dépend qui…

Je réfléchis à la formule qu’elle vient de citer.
— Un type dans le genre de Manuel, je reprends, il est
de ton courant, lui, c’était sûrement pas le genre utopiste
ou rêveur.
— Manuel… Manuel, je le connais très bien.
— Ah bon ?
— C’est quasiment moi qui l’ai recruté.
— Tu es aussi une spécialiste du marketing politique ?
— Dans la pub, on sait tout faire.
Elle sourit.
— Pourquoi a-t-il quitté la section ?, je reprends.
— Il avait beaucoup plus d’opportunités en banlieue. Il
est déjà maire adjoint, c’est pas mal, à son âge.
— Tu veux pas me raconter son parcours ?
— Si tu veux. Tiens, ça te dit pas qu’on s’arrête là ? me
demande-t-elle en me désignant la devanture d’un café.
Dame Tartine est un bar à vin tenu par trois vieilles
demoiselles en tablier. On s’attable devant un verre de
saint-émilion.
— Le courant Rocard avait décidé de miser sur deux
petits jeunes, commence Claire. Il y avait lui, et un autre
type, Alain B. (2) On les avait mis en concurrence, mais
évidement c’est Manuel qui avait le plus de chance. Tu
comprends, il passe quand même beaucoup mieux que
l’autre à la télé.
Je comprends parfaitement parce que j’ai croisé Alain
B. une fois au siège d’un syndicat étudiant pendant le
mouvement de 1986. C’est une montagne de graisse surmontée
d’une petite tête chauve. Manuel, par contre, a
un physique de jeune premier.

— Manuel, reprend Claire, il n’est pas énarque, ni rien.
Il a juste une licence d’histoire ou quelque chose dans
ce genre. On l’a choisi parce que c’était vraiment le petit
jeune qui en veut. Dans les universités d’été, il s’arrangeait
toujours pour être pris en photo à côté de Rocard.
Il ne s’est jamais loupé. Dès qu’il y avait une photo de
Rocard, il était là, à côté. C’est moi qui lui ai tout appris.
On lui a donné des cours en studio devant des caméras.
On a dépensé de l’argent pour lui. Il a vite progressé.
Il était très doué. Depuis, son parcours est presque un
sans-faute. Pour le moment, il a fait une seule erreur.
— Laquelle ?
— Son mariage. Il a épousé la femme qu’il aimait, une
fille d’immigrés espagnols comme lui.
— Pourquoi ce serait une erreur ?
— C’est une alliance qui ne lui apportait rien.
Je la regarde d’abord sans comprendre, puis je pense
à Chirac qui a épousé une Chaudron de Courcelles, une
fille de la famille de l’aide de camp du Général.
— Pourtant, on lui a mis une sacrée pression, reprend
Claire, mais Manuel n’a rien voulu savoir. Il n’a jamais
renoncé à ce mariage.
Elle fixe le bout de sa cigarette.
— C’était une sacrée connerie de sa part, mais je peux te
dire que le jour où il a fait ça, il est remonté dans mon estime.

Extrait de Mort à la démocratie, pages 30 à 32.

(1) Le prénom a été modifié.
(2) Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient de France, spécialiste de la sécurité et de la menace anarcho-autonome.