Ni victime ni coupable (1)
Par Léon de Mattis, mardi 26 mai 2009 { Thème General } | 1 commentaire
Etre victime, c’est l’être pour toujours. Tandis que le vaincu n’a cédé qu’à un rapport de force un temps défavorable, la victime était destinée à succomber. Le propre de la victime, c’est d’incarner à jamais la défaite. La victime est un vaincu éternel, un vaincu qui a été battu avant même d’avoir commencé à engager le combat : voire, plus sûrement encore, un vaincu qui n’a jamais combattu. La figure de la victime a quelque chose à voir avec celle du sacrifié, et on n’est jamais très loin, quand on parle de victime, de la répugnante morale religieuse, une morale d’abandon total à une autorité supérieure et absolue.
Le statut de victime conduit celui qui y est soumis à intégrer son infériorité comme si elle était constitutive de son être. A l’inverse, le vaincu ne l’est qu’au moment de sa défaite. Napoléon n’est pas une victime de Waterloo. Celui qui meurt dans un duel n’est victime ni de son adversaire victorieux, ni du duel lui-même : c'est qu'on tient compte de ce fait qu'il a choisi de se livrer au combat, et donc qu'il était maître de son destin. Même celui qui a livré un combat perdu d’avance n’est plus véritablement une victime : en se réappropriant la lutte, il s'est aussi réapproprié sa mort. C'est pourquoi les morts de l’insurrection du ghetto de Varsovie ne sont pas des victimes.
La signification courante du mot « victime » suppose donc une faiblesse irrémédiable chez celui qui a été atteint. La « victime » est celle qui par définition ne peut se défendre elle-même, et partant réclame protection : voire, c’est la protection qui crée la victime. C'est bien parce qu'il y a une institution qui s'appelle la « justice » qu'il peut y avoir des victimes. Par cette extension de la pratique judiciaire que l'existence même d'un système de tribunaux engendre, on peut maintenant se prétendre « victime » de toute sorte de préjudice et donc en demander réparation. Un gymnaste californien blessé pendant ses exercices a ainsi obtenu, en tant que victime de son tapis de sol, quatorze millions de dollars de dédommagements de la part du fabricant.
Mais, en dehors de ces cas où il ne s’agit que d’escroquer un industriel par des voies légales, quel est, pour la victime, l’intérêt de la justice ? Le procès rend-il aux parents leur enfant décédé ? La condamnation du violeur efface-t-elle la trace du viol ? L’emprisonnement tardif d’un dictateur modifie-t-il l’histoire et rend-il la vie à ceux que la répression a atteint ?
Dans la constitution de l’Etat moderne, le but du procès pénal et du châtiment qui l’accompagne n’est nullement de réparer le dommage fait à la « victime ». Le véritable tort du criminel, c’est le tort qu’il a fait à la souveraineté par l’inobservation de la règle prescrite par le souverain. C’est pour remplir cet objectif que le châtiment remplit plusieurs fonctions qui d’ailleurs se superposent avec les âges plutôt que de s’exclure mutuellement : exemplarité qui inspire la terreur, correction des mœurs, surveillance généralisée.
Dans ce processus, le rôle de la « victime » se borne à légitimer le processus judiciaire dans son ensemble par l’exposition de sa faiblesse intrinsèque. Tout le propos de la procédure judiciaire est de déposséder la victime, ou les proches de celle-ci, de toute intervention dans la gestion des conséquences de l’acte qu’elle a eu à subir. Victime elle a été au moment où elle a enduré l’agression, victime elle demeurera pour toujours : il faut en effet qu’un pouvoir qui lui est étranger se substitue à elle pour demander des comptes à l’auteur de l’acte. Il ne reste à la victime que sa souffrance, qu’on la somme à présent d'exhiber à l’audience du procès criminel.




